mercredi 5 juillet 2017

"La baronne Vermeille", une nouvelle de SASSA



— Parlez plus bas, elle pourrait bien nous entendre.
— Allons mademoiselle Fontana, nous nous trouvons à près de 2000 mètres.
La belle Italienne qui se tient trop près de moi n’ose pas bouger. Pourtant, d’après Duncan, elle est plutôt du genre active dans l’action. Mais sans doute préfère-t-elle la douceur de la nuit à la chaleur de cette après-midi pour pratiquer un quelconque sport. À moins que Duncan ne soit parvenu à trouver quelques points sensibles auxquels je n’ai pas encore accès.
— On prétend, en ville, qu’elle est capable de noter la moindre variation dans le chant des cigales et d’en tirer toutes les conséquences.
Je me retiens de sourire quand cette jeune brune aux accents méditerranéens me glisse cela à l’oreille… mais dans ce mezza-voce je distingue une réelle inquiétude. Peut-être devrais-je la prendre plus au sérieux. Ou tout du moins, moins laisser mon esprit s’égarer pendant que mes yeux se perdent sur ses courbes avantageuses.

 

Pourtant au milieu de cette luxuriante végétation méditerranéenne que risquons-nous ? Le couvert du maquis et des pins n’a rien à voir avec la lande pelée de mes premières années en Irlande du Nord. Là-bas, nous devions nous fondre dans la nature. Dans cette vallée, c’est elle qui vous absorbe.
Tout en bas, sur la terrasse de sa fastueuse résidence, la baronne se laisse bercer par la lente oscillation de sa balancelle. Quelques minutes plus tôt, elle s’est arrêtée, a abrité ses yeux du soleil et scruté l’horizon dans notre direction. En y repensant, je me demande si les angoisses de ma voisine ne sont pas fondées. Allons, allons ! La balancelle a depuis repris depuis son rythme tranquille.
De ma position, je vois sans difficulté le M16 étasunien qui sommeille tel un gros chat à ses côtés. Ce fusil d’assaut choque un peu dans le cadre désuet du domaine, mais madame la baronne est réputée pour ses excentricités.
— Même avec sa lunette, Maria, cette arme ne lui permettrait pas de nous atteindre, murmurè-je à ma compagne pour la rassurer. D’autant que nous avons le soleil dans le dos.
— Une patrouille de ses gens pourrait toutefois nous surprendre. N’oubliez pas que nous nous trouvons à l’intérieur de ses terres. 
— Ne vous inquiétez pas, j’ai réglé mon scanner sur la fréquence de leurs radios.
— Si l’on nous découvre, cela ne sera pas une partie de plaisir. Les derniers, à qui cela est arrivé, ont eu de sacrés soucis, raconte-t-on en ville.
Que ne raconte-t-on pas en ville sur la baronne !
La femme affiche une quarantaine triomphante qui ne laisse personne indifférent. Son corps, dont la plastique parfaite ne doit rien à la nature, éprouve durement tous les hommes qui croisent sa route. Le tissu vaporeux tendu à l’extrême sur sa poitrine se voit rapidement opposer celui des pantalons de ceux qui l’envisagent un trop long moment.
Duncan prétend l’avoir vue sur son yacht avec pour seul vêtement cette chevelure bouclée blond vénitien qui l’auréole dès que le vent violent de la côte se lève. Quand il m’en a parlé, on aurait pu croire qu’il avait vu Vénus sortie des eaux. Mais Duncan a toujours tendance à exagérer la beauté des femmes. En regardant Maria, je me demande si sa faconde à les décrire n’est pas liée à sa facilité à les séduire. Ma voisine travaille comme domestique dans la villa que nous observons ensemble et Duncan l’a retournée, en tout bien tout honneur, sans aucune difficulté. Elle nous a ouvert les secrets de sa patronne avec autant d’enthousiasme que sa porte à mon Casanova des Lowlands.
Cette après-midi, la somptueuse aristocrate a revêtu une robe sans manches vert Véronèse qui sublime sa peau bronzée. La belle a sorti le grand jeu pour l’homme qu’elle attend. Je ne pourrais en jurer, mais je suis persuadé que malgré la chaleur, elle porte des bas de soie couleur chair.
Billy nous a quittés depuis plusieurs minutes. Il s’est élevé avec juste un léger bruit d’air. Billy est le surnom dont j’ai affublé le « colibri » qui nous a été confié par l’Armurerie, le service recherche et développement du MI6.
Billy est arrivé en avion spécial depuis Londres hier soir. Avec Duncan, nous avons eu toutes les peines du monde à faire rentrer sa caisse dans le coffre de ma grosse berline germanique. Une chance que nous n’ayons pas loué une Panda pour cette mission italienne. Elle aurait eu du mal à avaler le colibri. Un titre digne d’une fable, le colibri qui voulait être plus gros qu’une Panda !
Billy est une espèce de micro hélicoptère bardé de capteurs. D’après les petits gars de l’Armurerie, grâce au matériel dans sa caisse de transport, il va transmettre en direct des images et des sons au Siège à Londres. Une sorte d’espion électromécanique volant. D’ici à ce qu’il soit capable d’envoyer ma voisine au septième ciel, il n’y a qu’un pas… du moins dans l’esprit de ces jeunots boutonneux.
En attendant depuis quelques minutes, la bête avance vers sa cible et la batterie d’antennes qui dépassent de mon coffre le relie à Londres. Rien à dire, ils ont fait du beau boulot à l’Armurerie, un simple taon n’aurait pas été plus bruyant. Alors dans le vacarme des cigales de la pinède, l’objet n’a rien à craindre.
Assis sur le capot de notre grosse voiture noire, je surveille son parcours avec mes jumelles.
— Londres, recevez-vous les images ? dis-je dans ma radio.
— Tout à fait Epsilon, transmission opérationnelle, signal fort et clair. 
Quand Billy aura pris position près de la maison, il nous tiendra au courant de tout ce qu’il s’y tramera.
— Pas de nouvelle d’Oméga ? demande le responsable de la mission depuis Londres.
Oméga, le surnom choisi pour Duncan. Voilà qui ne va pas améliorer son égo !
— Non, il surveille l’émissaire du général Gramokov. L’homme se trouve toujours à bord de son bateau. Seul pour l’instant.
Billy se déplace discrètement entre les arbres. À cent mètres du balcon, il commence son vol stationnaire à l’abri du feuillage d’un chêne.
— Test son, ordonnè-je.
— Ok, Epsilon, on entend le couinement de la balancelle… waooow, jusqu’au bruit des bas qui crissent quand la dame décroise ses jambes ! s’emballe une voix aux accents juvéniles à l’autre bout de la liaison.
À peine a-t-il fini de parler que, comme dans un improbable ralenti, le siège de la baronne s’arrête, la femme prend appui de ses deux pieds sur le sol, saisit sans même paraitre réfléchir son fusil d’assaut, épaule et tire. 
Instinctivement, mon estomac se serre.
Le coup de feu résonne dans la vallée, suivi d’une forte explosion qui parcourt les collines.
— Elle a flingué notre colibri !
Ce cri sinistre, comme accompagné d’un sanglot, jaillit de ma radio.
— Je répète Epsilon, elle vient de tirer sur le colibri. La machine s’est autodétruite... Abandon de la mission ! Confirmez ? indique quelques secondes plus tard une autre voix dans mon oreille.
Je referme le coffre d’un geste brusque brisant les antennes qui en dépassaient… trop brusque peut-être, quelques oiseaux s’envolent. La baronne dirige la lunette vers notre bosquet. Si elle ne peut nous atteindre, elle pourrait identifier sa domestique à mes côtés. Je doute fort qu’elle confonde notre présence avec un rendez-vous galant. Surtout depuis qu’elle vient de s’envoyer notre ersatz de Cupidon.
J’attrape la belle et la précipite à bord de la voiture aux vitres teintées. Je démarre aussitôt sans même chercher à limiter la poussière que lèvent les pneus du véhicule.
— Londres, mission annulée ! Je confirme, mission annulée, criè-je.
Pendant que j’enchaine les virages, la radio crachote « Stay on the scene, like a lovin' machine... Stay on the scene, like a sex machine... ».
Malgré l’amertume de cet échec, un sourire illumine mon visage en entendant la voix de James Brown. Maria et ses consœurs devront encore patienter un moment avant que les jouets de l’Armurerie ne nous remplacent comme instrumentiste de leur musique de chambre.


A suivre... mercredi prochain



Si cette nouvelle vous a plu, n'hésitez pas à retrouver mon univers dans "BONS BAISERS DE DUBAÏ"  suivi de "BONS BAISERS DE JAKARTA" 600 pages de suspense : De nos jours, la course folle de deux agents de Sa Majesté pour éviter un conflit majeur. Action, dépaysement et humour garantis. Existent en version électronique ou papier.





2 commentaires:

  1. Bravo Sassa, j'adore le principe même si je suis de parti pris lol. Quand va-t-on découvrir un petit bout de Sassa ?

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    1. Merci Antoinette !
      Quand à découvrir un petit bout de SASSA, il va falloir préciser tes intentions...

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